Ce nom sonne inconnu pour beaucoup, mais les quatre peluches du Bluewave Quartet sont un véritable vent de fraîcheur pour le jazz aujourd’hui. Avec leur premier EP « Poney-Club » en 2020, ils marquent un véritable tournant dans leur jeune carrière, se mettant dorénavant en quête du méchant groove intersidéral.

La musique est de retour à son aspect physique le plus primaire : des atomes qui s’entrechoquent dans l’atmosphère, une vibration mécanique d’un fluide, qui se propage sous forme d’ondes longitudinales grâce à la déformation élastique de ce fluide.

L’obscurité de cette définition, qui aura sûrement découragé la plupart des lecteurs prend tout son sens lors de l’écoute de « Poney-Club ». Les quatre membres du groupe réussissent à aborder des atmosphères variées en seulement cinq morceaux, et se disent réaliser « des fissions nucléaires denses aux textures organiques et puissantes ».

Mais revenons à leur histoire. Tout commence en Normandie, à Cherbourg, en juillet 2018 où cette bande de quatre copains rencontrés grâce à l’option musique de leur lycée se met à jouer dans les bars et restaurants de la ville.

Pour la plupart, ce sont des musiciens grâce à leur cadre familial, mais les aspirations jazz, rock et électro fusion arrivent plus tard lors de leur rencontre. Ils prolongent même cette petite tournée jusqu’aux fêtes tellement leur succès est probant auprès des gens. En 2019, leur identité musicale s’affirme, ils enchaînent les dates importantes comme Jazz Sous les Pommiers, Les Papillons de Nuit ou encore Jazz en Baie. C’est aussi l’année de l’enregistrement de leur premier EP, qui pose les bases de leur univers.

C’est un amoncellement de chance, de bonnes rencontres et de petit réseau de copains qui leur permettent d’avoir un graphiste par exemple, ou encore un manager et un technicien qui les a beaucoup accompagnés.

Une histoire se forme, des clins d’œil comme les peluches qui incarnent leurs mascottes les accompagnent sur scène. En soi le groupe a quatre personnalités réunies en une seule, une histoire racontée par la musique et un rapport avec celle-ci presque fusionnel.

Le groupe a une formation assez basique en jazz : Coline Busquet au saxophone et aux claviers, Merlin Asseline aux claviers, Léo Elluard à la batterie et Yoann Oudoire à la basse et à la synth bass. Ainsi, ils jouent sur les possibilités multiples de son, d’accords, de structure et arrivent à créer de véritables couches atmosphériques dans leurs morceaux. L’EP « Poney-Club » est une succession d’atmosphères qui se complètent en passant par « Airplane Traffic », une montée au ciel avec des modalités très surprenantes et un rythme nonchalant, puis par « Free Waves II », une invitation à la révolution rythmique et une superposition de modalités saugrenues.

Le processus de création est assez particulier, notamment à cause de la crise sanitaire qui les a forcés à travailler à distance les uns des autres. Chacun a amené sa personnalité, une vie propre à soi, qui a été repris par l’ensemble du groupe : c’est un véritable mélange d’âmes et de personnalités que propose cet EP.

En bref, il se place très haut dans mes découvertes musicales de cette année 2020.

La promotion de ce genre de petits artistes et pourquoi elle représente le plus grand problème de l’industrie musicale :

La présentation de ce genre d’artistes sortis du conservatoire, avec un niveau académiquement très haut est importante aujourd’hui, encore plus dans le contexte actuel qui paralyse tout le monde de la scène.

Pour comprendre cela, il faut revenir aux bases sociologiques des domaines artistiques, plus particulièrement ici de la musique. La sociologie de l’art étudie d’une part les arts ordinaires en tant qu’activités ayant une dimension artistique dans la vie quotidienne et d’autre part, l’activité et le monde spécifique des artistes (ce qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui). Cette dernière se base sur des méthodes et concepts de la sociologie des organisations.

Maintenant que les termes sont posés, nous pouvons analyser le milieu artistique de la musique. Ce dernier se comporte comme un système à part entière : pour qu’il y ait création, enseignement et diffusion de musique, les activités musicales sont structurées autour des interdépendances entre des acteurs qui, malgré leur diversité (ou grâce à leur complémentarité) ont besoin de coopérer pour qu’il y ait mise à disposition d’offres musicales, de pratiques en amateurs et expression des demandes de musiques. Ces coopérations ne vont pas de soi, mais quand elles sont mises en place, elles sont bénéfiques pour tous les acteurs du système. Par exemple, Booba, célèbre rappeur, interagit avec des maisons de disques, des producteurs, des musiciens professionnels, des lieux de concerts etc. Si ces interactions diverses sont fructueuses, appréciées par le public, l’artiste est donc reconnu. C’est la force des liens faibles selon Granovetter, les liens sont multiples et pas forcément socialement forts : le réseau est donc étendu, touche à une grande partie de la sphère musicale et touche ainsi une grande audience.

L’artiste se confronte donc à un problème de taille : la réception de son art et la construction de ses liens dans le système. C’est ce que l’on appelle le souci de la pertinence. C’est pour cela que les petits médias indépendants, comme Dynam’hit, sont un vecteur essentiel à la promotion de ceux-ci. Cette démonstration peut paraître logique mais malheureusement, l’industrie musicale et notamment le secteur communication de celle-ci ne fonctionne pas de cette manière.

En effet, nous faisons face au problème théorisé par Rosen : « l’effet superstar ». A la base la question que pose ce concept est « Pourquoi un nombre réduit de personnes domine-t-il un champ économique en gagnant énormément d’argent ? ». Nous posons la même question pour l’industrie musicale, et dans ce système comme dans le système économique en général, « le gagnant rafle la mise ». De plus, l’effet « longue traîne » d’Anderson est aussi présent en parallèle, ce qui exacerbe la non-visibilité des petits artistes. En bref, l’industrie musicale est un système social spécial qui fait face à de nombreux biais cognitifs, biais économiques et possède aussi une dialectique de pouvoir très prenante.

Bien sûr, un article ne fera pas connaître un groupe mondialement d’un seul coup, mais c’est la force de petites actions accumulées qui permettent la mise en lumière d’artistes encore inconnus, qui parfois se découragent face au manque de moyens, et à la faible rentabilité de leur travail.

Faites vivre la musique, parlez, communiquez, diffusez à votre échelle, pour que le monde ne s’enferme pas sur lui-même.

Luce