Caballero – Le Pont de la Reine

In Chroniques d'Albums, Le Mag by Brendan Roué2 Comments

[note4]Cela faisait quelques temps que l’on attendait un nouveau projet du rappeur de Bruxelles. Après plusieurs mois de travail entrecoupés du projet Fixpen Singe lui-même accompagné de diverses prestations scéniques, Le Pont de la Reine est enfin là, en physique et en numérique depuis avant-hier.

On retrouve également à la production (Mérité…) et plus brièvement en mots Jean Jass, autre fleuron de la scène rap belge issu de Charleroi, ainsi que Le Seize. Ces derniers ont d’ailleurs proposé Jean XVI dans le courant de l’année. Jean Jass a, quant a lui, sorti très récemment Jean Jass Goldman.

 Le projet débute donc par Pont de La Reine, morceau éponyme qui représente une entrée en matière très dynamique. Ainsi, le projet est d’emblé assumé et personnel comme le clame Caballero :

On a tous des r’cettes différentes, celle-ci c’est la mienne, voilà comment ça s’putain d’passe

Au passage, remarquons les allusions au Roi Heenok parsemant l’album, en associant par exemple le « pont de La reine » au Queensbridge ou comme le « ça s’passe à fond » lâch dans Le Plus Fin.

On débute l’album sur de l’égotrip, mais profitons-en pour rappeler qu’il fait réellement partie du rap, et que c’est un style d’écriture, si l’on s’y intéresse, qui peut être riche et prétexte à agiter la plume. Les deux premiers titres en sont d’ailleurs des exemples de qualité.

Sans trop s’attarder sur Le Plus Fin, sorti il y a quelques semaines, remarquons simplement qu’il s’agit de la version dans sa totalité, tandis qu’on avait seulement eu le droit à 1min35 sur la version révélée au préalable.

 Après cette entrée en matière incisive, on retrouve Ne M’en Voulez pas, titre plus atmosphérique, à la limite de la léthargie grâce à son instru envoûtante. Le titre est équivoque et contraste avec ses prédécesseurs : contraste car il s’agit entre les refrains d’un enchaînement de petits récits descriptifs bien écrits. Équivoque car on découvre à travers le regard que porte Caba’ (« Ne m’en voulez pas, je parle de façon crue ») sur la société certains des péchés qui y prédominent et l’enlaidissent :

Encore un soir où elle danse, éclairée par la boule à facette,

Entourée par des têtes d’anges qui ont le diable sous la braguette.

 La fin du morceau est claire, le MC marquant un décalage entre la société et lui qu’on remarque chez certains poètes et d’autres artistes :

 J’veux partir vite j’suis pas d’ici.

 Passons maintenant à Mérité, qui se charge de faire le lien entre d’une part un côté égotrip affirmé, et d’autre part le talent incontestable de Caballero. Sa facilité d’écriture en fait au passage un des chefs de file de la vague de renouvellement de la scène rap francophone :

 Si tu rentres dans l’histoire j’veux qu’tu r’marques que l’corbeau y était avant,

Plutôt qu’avoir du buzz j’veux d’la notoriété à r’vendre.

Le clip de Mérité est d’ailleurs très bien réalisé, tant dans l’intensité des couleurs que l’impression de chill et de détente qui s’en dégage.

Longue vie est en rupture, instrumentalement parlant, avec le reste du projet : Il est assez ésotérique avec un bruitage approprié et une batterie en fond. L’ambiance qui en ressort apparaît caverneuse et mystique.

 Notre artiste belge s’y compare à un gourou (« longue vie au gourou » scande le refrain) ayant pour secte un public qui donnerait des dons en échange des instructions reçues dans ses textes, mais s’en distingue dans le sens où il n’affirme ne pas mettre de duperie en scène :

Suis mes commandements que je puisse faire du fric honnête,

Soit conscient qu’il n’y a pas d’arnaque, que des albums de qualité.

La partie finale du track est explosive, agressive, sans langue de bois, et dénonce une tendance qui se fait de plus en plus sentir dans l’industrie musicale, d’autant plus pour de jeunes artistes en début de carrière :

« Tu connais mes paroles par coeur mais tu viens pas aux concerts »

« Studio, mix, mastering, si t’achètes pas je suis h.s »

« T’as cru qu’tresser des cds c’était gratuit ?! »

La logique est implacable, si le public arrête totalement de dépenser et malgré toute la passion des artistes, la tâche est impossible. Les derniers mots du morceau disculpent Caballero de la cupidité souvent reprochée au milieu du rap :

 Sois pas stupide, j’suis pas mauvais, Dans l’fond, c’n’est qu’une question de survie,

J’veux d’venir c’que j’ai envie d’être, soyez fidèle à Caba, c’est bien plus que d’la musique.

On s’imagine l’angoisse des nouveaux musiciens qui choisissent une destinée sur laquelle ils ne peuvent influer que partiellement du fait des sources de financement aléatoires.

Dans la même thématique, Pas de Refrain arbore une rythmique assez sèche couplée à la nostalgie se dégageant d’un piano et d’un saxophone. Ces derniers allègent l’atmosphère alourdie par des lyrics qui vont droit au cœur d’un second problème que connaît la diffusion contemporaine de la musique :

Tu crois qu’pour percer faut l’talent, et des sacrés verses qui cassent des gueules ?

Faux, pour percer faut d’la chance et un bon agent

 Le paradoxe est récurent chez cette nouvelle génération, qui s’efforce de faire de la qualité mais n’est pas récompensée de son travail. Les revenus et l’exposition, eux, sont deux paramètres qui reviennent aux piètres artistes occupant pour le devant de la scène. Arthur, alias Caballero, rejoint-là son compère Lomepal, à qui il fait référence :

Pour planer quelques instants pendant la chute libre

Il ose ainsi dire tout haut ce que beaucoup de monde pense tout bas :

Je f’rai beaucoup pour voir ces artistes à chier décéder,

Je f’rai pas tout pour que vous ach’tiez mes cd.

La prod’ de Relax est plus ronde et smooth mais on relève un brin d’hystérisme, qui se fait sentir lorsque le refrain répète avec avec une pointe d’angoisse :

J’dois me relaxer, j’dois me relaxer, j’dois me détendre.

 L’état de relaxation n’est en effet pas présent et doit encore être trouvé par le MC qui a plutôt l’air d’étouffer, confronté au pragmatisme de la société :

« J’me pose trop de questions »

« J’oublie le mot matériel dès qu’j’commence à mater l’ciel »

Il rejoint quelque peu en ce sens la nouvelle génération qui affirme ressentir la pression de la société moderne.

Saluons maintenant sur Toute Bonne Chose le retour d’un saxophone lancinant qui installe au sein du titre une vraie morosité. C’est en réalité une fiction, on est alors rendu au 22 novembre 2025, et le rappeur de Bruxelles nous romance avec mélancolie le naufrage de sa vie après son échec dans le rap :

Toi qui m’écoutes, enfin toi qui m’écoutait,

J’dis ça car j’ai rangé ma plume et laissé moisir mes couplets,

J’voulais vivre de ça mais c’est… Raté.

Pourtant, il semble accepter avec pudeur sa destinée et avoir profité de ses années de succès :

Bien sûr que c’est une goutte de pluie et non pas une larme sur le pull Ralph,

Un gars comme moi ne pleure pas, même quand les plus belles choses finissent un gars comme moi ne pleurent pas.

Caba’ aura d’ores et déjà montré une palette significative de styles d’écriture et d’imagination. Pour les détracteurs du rap français, il apporte également la preuve que certains morceaux peuvent être porteurs de grandes émotions.

Nous approchons du terme avec Magiciens. C’est l’occasion de se ressaisir, Caballero revient déterminé sur un instru beaucoup plus tranchant :

« J’irai où la lumière se trouve, parce que dans ma vie je veux du bonheur au pluriel »

« Donne ne fut-ce qu’un silex, et j’égorgerai l’industrie et la musique ouais,

Ça f’ra d’une pierre deux coups »

Ce titre est aussi l’occasion de retrouver Le Seize et la voix chaleureuse de Jean Jass, ses acolytes belges. De la même manière qu’il nous invitait à « rouler un bon spliff » dans L’encyclique (Jean XVI, 2014), Jean Jass adopte ici une nouvelle rengaine :

 « Eh vas-y viens voir les magiciens »

Le projet s’achève sur un remix de Le Plus Fin, qui s’appuie sur une prod’ beaucoup plus ralentie, contrastant avec la précipitation de la première version. C’est comme si Caballero ressortait apaisé de ce disque, après avoir vidé son sac. La version finale s’avère aussi plus longue, la faute à quelques scratchs suivis d’un refrain supplémentaire et de choeurs féminins qui étirent encore davantage le morceau tout en lui donnant ce côté très planant.

Les derniers mots du projet restent dans le corps du thèmes :

 « Paye-moi, Caba’ ! »

Pour conclure :

D’emblée, la plume Caba’ est intacte, et même en progression das le temps. Si l’album transparaît comme assez noir, il n’est pas dépressif mais plutôt morose. Tout en intensité, il alterne les morceaux vifs et d’autres plus tranquille.

Caballero semble se livrer un peu plus, et on peut déjà percevoir un renouvellement sur quelques thèmes, une meilleure cohérence sur l’album, des morceaux plus réfléchis et d’une qualité supérieure.

Espérons enfin vivement que la thématique soit moins alarmante qu’elle en a l’air, et que Caballero continuera à rapper et sortir des projets au moins aussi bons que celui-ci !

En bonus, retrouvez notre interview de Fixpen Singe (Fixpen Sill x Lomepal x Caballero), dont Caballero, lors de leur passage à Marseille :

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