Du Brésil au Timor Oriental : un tour du monde des musiques lusophones traditionnelles

In Chroniques d'Albums, Dynam'hit-à-brac by Diego Salmona0 Comments

De Lisbonne à Maputo, de Luanda à Rio, le Portugal a laissé ses marques, dans un premier temps par la colonisation (Angola, Timor Oriental, Brésil…), et dans un second temps grâce aux fibrilles de sa diaspora et grâce au métissage avec les cultures des pays anciennement occupés. La lusophonie concerne 280 millions d’individus dans 10 pays ayant fait du portugais leur langue officielle, du Brésil à la région de Macao, en Chine, et cette population s’est accrue de 1,2% depuis l’année dernière et représente aujourd’hui le 7e espace linguistique mondial. Le monde lusophonique est aujourd’hui extrêmement vaste et s’est construit en puisant dans les langues, les moeurs, les traditions et les arts de ses territoires.

Portugal

Partons de l’origine, du Portugal, pays le plus occidental d’Europe, coincé à l’ouest de la péninsule ibérique entre l’océan Atlantique et l’Espagne, fondé au XIIe siècle comme Royaume de Portugal et désormais République, un temps sous domination des peuples germaniques, un autre sous domination mauresque puis sous le joug d’immenses rois à l’origine de nombreuses expéditions exploratoires vers le Nouveau Monde. Nombreuses sont les cultures qui y ont laissé leur traces, et nombreuses sont celles qui ont ensuite été marquée, particulièrement avec la colonisation, par la culture portugaise. Aujourd’hui, le portugais s’est largement exporté, et implanté dans des régions insoupçonnées, comme dans l’état chinois de Macao, ancienne colonie qui a gardé le portugais comme langue officielle, sans pour autant oublier sa fibre linguistique chinoise, qui par voie d’emprunt a donné naissance à des dialectes inédits.

Emblême incontournable du Portugal, le fado est un genre musical qui n’a cessé de se renouveler depuis son apparition chez les marins portugais au début du XIXe siècle. Chargé de mélancolie, renvoyant au destin de par son étymologie (du latin fatum), il est constitué de chants folkloriques accompagnés par des instruments à cordes pincées, et conte dans sa déclinison lisboète les soucis du quotidies dans les quartiers populaires du Bairo Alto, de Mouraria ou de l’Alfama, entre autres. Dans sa version moderne, le fado a été largement démocratisé et popularisé à l’étranger grâce à la chanteuse  Amália Rodrigues, qui fit écrire ses textes par de célèbres poètes tels que David Mourão-Ferreira et Luís Vaz de Camões, pour n’en citer que deux.

Carlos Ramos :

Amalia Rodrigues :

Essentiellement masculin, le fado do Coimbra est au départ restreint aux milieux universitaires, et est soumis à de nombreux codes, notamment vestimentaires. Il se distingue du fado lisboète par une jovialité peut être un peu plus prononcée, bien que les thèmes tournent toujours autour des passions quotidiennes. De grands noms, tels que ceux d’Adriano Correia de Oliveira et de José Afonso, ont participé à la modernisation du genre et au développement de sa réputation en l’employant comme un moyen de protestation contre la dictature de Salazar dans les années 1960.

Adriano Correia de Oliveira

José Afonso

BRESIL

Le Brésil, avec plus de 206 millions d’habitants, est à la fois le pays le plus vaste d’Amérique Latine et celui qui compte le plus grand nombre de lusophones dans le monde. Le portugais y a été importé en 1500 par ses fondateurs avant de se subdiviser en plusieurs dialectes, dont le portugais brésilien, enrichi par l’immigration européenne (autre que provenant du Portugal) et les populations africaines victimes de l’esclavage. Plurielle, la musique brésilienne attire pour son rythme et pour sa couleur, elle est unique et devient sa propre définition en se déclinant en de nombreux sous-genre. Les premiers qui sortent lorsqu’on vous parle de Brésil et de musique, ce sont la samba, la bossa nova, le choro, la funk carioca, la pagode, le forro, le frevo, le maracatu (rituel du Nordeste), la musica caipira, et j’en passe, et vous avez bien raison : la musique brésilienne a de très nombreuses facettes, qui puisent leurs origines dans les vagues migratoires que le pays a connu entre depuis le commerce triangulaire et dans les traditions et rituels des peuples natifs.

Les sambistes

La samba, née au début du XXe siècle dans les bidonvilles de Rio, fait pleinement partie de l’identité brésilienne, ne serait-ce parce qu’elle anime le carnaval de Rio, le plus célèbre des carnavals brésiliens, qui invite tous les ans les yeux du monde à se tourner vers l’immense nation lusophone. Principale composante des festivités, la samba est l’objet d’un défilé des plus grandes écoles brésiliennes, qui misent tout sur la monumentalité des chars et l’inspiration des costumes, souvent chargés de détails comme les os, les plumes et les masques, qui soulignent et rappellent les origines africaines de la samba, de nombreux esclaves s’étant installés à Rio après l’abolition de l’esclavage. Le thème est tellement vaste, et les subdivisons si nombreuses, qu’il serait impossible de vous en décrire intégralement l’évolution. C’est le moment pour moi de vous parler de mes artistes brésiliens préférés, qui ont, à travers des centaines d’albums, popularisé la samba dans le monde, capté l’attention de grands journaux musicaux comme le magazine Rolling Stones, qui rangera l’ultra célèbre Mas, que Nada! de Jorge Ben comme l’un des cinq meilleurs morceaux de musique brésilienne, et l’album dont il est issu, Samba Esquema Novo, comme l’un des 100 meilleurs albums de musique brésilienne. L’artiste a produit près de 35 albums, albums lives inclus, et demeure une légende vivante, symbole du rayonnement de la musique brésilienne.

Jorge Ben Jor :

Sergio Mendes :

Pericles :

Emilio Santiago :

Chico Buarque, et son magnifique clip pour Essa Moça Tá Diferente :

Le forró

Le forró est une musique et une danse traditionnelle et festive du Nord-Est (Nordeste) du Brésil, accompagnée par des chanteurs et dont l’orchestre est généralement constitué d’accordéons, de guitares électriques, et souvent d’un zabumba,  gros tambour qui marque les rythmes carnavalesques typiques de la musique brésilienne. On peut l’apercevoir à l’arrière plan d’une série d’enregistrements datant de 1984 de Luiz Gonzaga, considéré comme le père du style. Le genre est issu du croisement des cultures précolombiennes et des cultures européennes coloniales et présenterait même des similitudes avec les danses et chants occitans du sud-ouest français.

Un autre pionnier du style, Dominguinhos, propose une touche plus européenne et vivace :

La bossa nova

Dans les années 1950 se développe la bossanova, à l’intersection entre la samba et le jazz, avant de se populariser et de devenir un emblème culturel des jeunes communautés musiciennes et étudiantes du Brésil. C’est de Rio de Janeiro que naît dans les années 1960 une tendance au rejet, par ces jeune communautés justement, de la musique traditionnelle brésilienne, qui donnait toute sa proéminence aux sambas et à leurs rythmiques soutenues, extravagantes et démonstratives. A l’origine du genre, quatre figures emblématiques de la musique brésilienne : Antonio Carlos JobinVinícius de MoraesNormando Santos et João Gilberto, qui vont au travers de l’album Chega de Saudadeconsidéré encore aujourd’hui comme le premier véritable album de bossa nova, contribuer activement à la popularisation de ce genre nouveau.

LUSAFRICA

Le portugais est arrivé en Afrique par voies de colonisation, et son arrivée est à l’origine de nombreux mélanges musicaux comme le Marrabenta, le genre musical le plus emblématique du Mozambique. Apparu dans les années 1940 à Maputo, puis développé dans les années 1970 il est d’origine urbaine, issu des quartiers pauvres et associe folk portugaise et rythmes mozambicains. Le marrabenta repose au départ sur la récupération d’instruments dégradés pour ensuite être retapés et personnalisés. Marrabenta vient d’ailleurs du mot portugais rebenta qui signifie casser, en référence aux côté très cheap des instruments et aux cordes de guitare qui rompent fréquemment. Cette musique se distingue entre les morceaux écrits en dialectes locaux et ceux rédigés en portugais, langue officielle du Mozambique, ces derniers étant destinés à la promotion de la musique du Mozambique dans les pays de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). Le genre se renouvelle et connait de nombreuses innovations à la fin des seventies, puis devient l’emblème du pays fraîchement indépendant (1974) mais déjà menacé par l’autoritarisme.  Sur fond de critique sociale, de conflits rebels armés, d’apartheid en Afrique du Sud et de guerre froide entre les puissants de l’époque, de nombreux enregistrement de marrabenta, notamment ceux de l’emblématique Orchestra Marrabenta Star de Moçambique, leadé par le célèbre Wazimbo sont effectués à l’étranger.

La colonisation en tant qu’occupation a généré des courants d’oppositions qui se sont manifestés par les armes, mais aussi par la politique, la culture d’opposition et notamment par la musique. Nécessairement, dans les pays occupés tels que l’Angola, le Cap-Vert, le Mozambique et la Guinée Bissau, la rébellion s’organise et les luttes armées débutent, conjointement à la lutte « culturelle » qui imprègne la production artistique, musicale et politique. Pour les intéressés, je vous renvoie vers un document précieux qui retrace toute l’histoire de ces rebellions en Afrique « portugaise » au siècle dernier.

L’Afrique « portugaise » : la lutte pour l’indépendance

Mais pour ce qui est de la musique, toujours avec un fort penchant historique, c’est Cheb Gero, producteur chez Akuphone, qui nous intéresse. Spécialiste de la « Sono Mondiale », et particulièrement des musiques rebelles, de la folk et des musiques rituelles, Cheb Gero nous a concocté il y a deux ans maintenant un superbe mix qui compile les traces musicales de la lutte anti-coloniale de l’Afrique « portugaise ». Un régal pour les oreilles, d’autant plus que vous y entendrez des morceaux écrits dans des dialectes locaux et qui empruntent également à la langue portugaise. Faites donc place à Bonga (Angola), Nho Balta & Black Power (Cap-Vert) ou encore Frelimo (Mozambique) et à leur musique chargée d’histoire :

De même, je vous recommande fortement de suivre la chaîne du label parisien Akuphone qui sera très intéressante pour ceux qui entreprennent de découvrir le monde par la musique, tant leur collection est riche en raretés.

MACAO

Macao est une région administrative spéciale de la République populaire de Chine depuis seulement 1999. Auparavant, elle demeurait une colonie portugaise, considérée comme le dernier comptoir et la dernière colonie européenne sur le territoire chinois. Aujourd’hui, seul 1,7% de sa population possède la nationalité portugaise, et 94% est chinoise de souche. Cependant le portugais, conjointement au cantonais, est resté une langue officielle, bien qu’il ne soit parlé que par 2% des habitants. Cela n’a pas empêché le développement d’une musique métissée, qui associe la langue portugaise au folklore chinois, voire qui va chercher un peu plus loin en adaptant en patois macanais certaines chansons brésiliennes ou issues des anciennes colonies portugaises.

TIMOR ORIENTAL

Bon, je vous avoue que de trouver de la musique est-timoraise en langue purement portugaise , c’est un peu complexe. Petite République insulaire, voisine de l’Indonésie et peuplée d’un peu plus d’un million d’habitants, le Timor Oriental ne rassemble pas moins de deux familles de langues subdivisées en plusieurs dialectes, principalement austronésiens mais tous influencées par le portugais, parlé principalement par les quadragénaires ayant connu l’administration coloniale d’avant 1975, et la langue indonésienne, après l’invasion et l’annexion unilatérale comme province indonésienne le 7 décembre 1975. D’où ma difficulté à vous trouver des tracks proprement « lusophones », vous l’entendrez. Mais cette difficulté est révélatrice du fort métissage culturel qui s’est fait ces cinquante dernières années, et qui a entretenu, longtemps, le désir d’indépendance et l’esprit de révolte des timorais. Les Dili Allstars incarnent parfaitement cette personnalité nationale à plusieurs facette : groupe de reggae/ska formé en Australie dans les années 1980 par Paul Stewart et Colin Buckler, du groupe Painters & Dockers, rapidement mêlés au Timor avec la participation et l’intégration du musicien est-timorais Gil Santos pour enregistrer une musique protestataire, les Dili Allstars évolue tant en anglais qu’en tetum, dialecte qui emprunte de nombreux termes et accentuations au portuguais. Je vous propose de découvrir cela par vous-même au travers de cette compilation, qui rassemble 18 de leurs rares enregistrements.

Il est temps pour moi d’achever ce petit tour du monde, l’idée étant de vous faire découvrir la fécondité de cette langue, issue d’un pays aujourd’hui peuplé de seulement dix millions d’habitants, et ce qu’elle a pu répandre au delà des océans, dépassant les notions de distance et de barrière culturelle pour devenir aujourd’hui le 7e espace linguistique mondial brassant des millénaires d’influences supposément contradictoires mais qui s’achèvent dans une fière harmonie productive, dans un espace linguistique respectueux de ses racines et soucieux de sa mémoire.

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