Le tour du monde de la minimale #1

In Dynam'Hit News, Dynam'hit-à-brac, Emissions, Le Mag, Mix Factory, News by Adrien Bletton0 Comments

Niveau de lecture :  (accessible)

Cet article est le premier d’une petite série axée autour de la « minimale » et de son actualité à travers le monde.

Dans un premier temps, il convient de contextualiser le propos en survolant l’origine de ce courant et ses prémisses. Il s’agira surtout de recouper les recherches existantes et synthétiser l’essentiel pour tenter d’expliquer le phénomène et son avènement. Bien loin d’une longue étude minutieuse, ce que l’on cherche ici, c’est une continuité dans la création des genres musicaux qui n’apparaissent jamais soudainement. L’objectif est également de montrer que la minimale ne peut être considérée comme une simple musique aux battements répétitifs puisqu’elle est le résultat d’une combinaison de mouvements réfléchis et approfondis.

Le premier article est donc consacré à cette introduction du courant. Comment est-il apparu ? Qui en sont les investigateurs ? Comment le définir clairement ?
Aucune notion très précise n’est consacrée à la minimale actuelle. Il est toutefois possible de déterminer assez clairement les genres qui la précèdent et la composent, à savoir la musique minimaliste, la techno minimale et la microhouse. La présentation se dévoilera donc ainsi, dans la continuité de ces trois piliers musicaux. Cette analyse reste personnelle et ne prétend en aucun cas faire loi.

Préambule 

          La Musique minimaliste

Cette première partie est essentielle, elle sera donc traitée de manière plus exhaustive et ce pour 3 raisons. Premièrement, il s’agit d’un mouvement moins connu des jeunes générations puisque plus ancien. Deuxièmement, il est à l’origine et au cœur même de toutes les impulsions minimalistes qui lui succèdent. En contradiction avec son temps, il se distingue par son audace et son opposition aux modèles préétablis. Quand les nouveaux courants s’en inspirent et poursuivent le chemin initié, lui se démarque clairement de ce qui le précède dans l’histoire de la musique. Il me semblait donc important d’insister sur ce pilier fondateur. Enfin, et parallèlement au premier point, les styles de musique actuels – ici nous parlons de la techno minimale et de la microhouse – paraissent plus accessibles et évidents, c’est pourquoi je ne m’y attarderai pas. De plus, évoluant constamment aujourd’hui encore, il s’avère délicat d’en dresser une synthèse très précise.

La musique minimaliste est un mouvement novateur apparu aux Etats-Unis – comme la grande majorité des genres contemporains – dans les années 1960, en réaction au courant majeur de l’époque, le sérialisme. Comme en littérature, les nouvelles tendances apparaissent pour apporter quelque chose de nouveau ou contredire complètement la démarche précédente, c’est ici le cas.

Ce mouvement a d’abord eu du mal à se faire accepter. En effet, l’adjectif « minimal », associé à l’idée d’une musique expérimentale épurée, est au début perçu par certain comme une tentative dégénérescente de dénaturer et dégrader les compositions existantes. Bien à l’inverse de cette considération, les œuvres minimalistes sont majoritairement très longues et nécessitent la participation de nombreux musiciens guidés par une orchestration souvent très complexe.

On distingue grossièrement deux formes de minimalisme :

Oeuvre du musicien et docteur Johan-Olivier Girard, parue en 2010

  • Le minimalisme « continu » – cette notion n’a jamais été revendiquée – caractérisé par un son prolongé et peu variable. Il est initié et élaboré par La Monte Young, et prend toute son ampleur dans sa pièce Trio for Strings en 1958. Il y crée un nouvel univers marqué par de longues notes tenues et peu d’évolution au fil du morceau. Bien qu’important, ce n’est pas sur celui-ci que se concentrent mes recherches.
  • Le minimalisme « répétitif », qui fait lui l’objet des expérimentations de Terry Riley, Steve Reich – sur lequel nous nous attarderons davantage – et Philip Glass. La répétition est ici au cœur de la technique de composition, marquée par de courtes séquences mélodiques rythmées et comportant encore de légères variations. Ces compositeurs entreprennent un retour vers plus d’émotion musicale, à l’inverse de l’approche purement intellectuelle des courants précédents.

Comment comprendre la direction prise par chacun de ces musiciens et l’évolution progressive de leur musique ?
La formation musicale, une première explication.

La Monte Young et Terry Riley en 2004 à New York

La Monte Young pratique le saxophone. Il en apprend les rudiments avec son père à l’âge de 7 ans puis se perfectionne à l’université. Il s’entoure ensuite de grands spécialistes de jazz avec qui il composera des pièces empreintes de cette culture. Terry Riley, lui, est pianiste et étudie le ragtime avec le jazzman Wally Rose pour gagner sa vie durant ses études. Une partie importante de son travail consiste à convertir ses morceaux de piano sur des bandes magnétiques en ajoutant des enregistrements de paroles, de rires, ou de son particulier. Il monte ensuite ces séquences sous forme de boucles cycliques sur plusieurs minutes, avec de légères variations.
Ce procédé n’est pas sans rappeler la démarche des précepteurs de la microhousecomme Villalobos – lorsqu’ils habillent leurs morceaux de chants ou de sonorités étrangères. Ce procédé technique confirme donc deux tendances : Riley s’inscrit bien dans le registre minimaliste « répétitif » ; les courants actuels s’inspirent de la tradition musicale des 60’s.

Comme en témoigne leur parcours, les deux compositeurs sont très influencés par la culture jazz et particulièrement par l’empreinte de John Coltrane. À tel point que Riley, s’essaye lui aussi à la pratique du saxophone soprano. Conformément à ce mouvement, chacun accorde à l’improvisation une place centrale. Leurs œuvres reposent sur une grande part d’instinct et d’intuition. On trouve d’ailleurs, encore aujourd’hui des artistes de minimal, comme Cabanne, formé par le jazz.

Philip Glass et Steve Reich lors d’un concert à Brooklyn en 2014

De leur coté, Steve Reich et Philip Glass n’encouragent pas cette approche. Ils lui préfèrent une méthode plus rigoureuse et rationnelle. Leurs compositions sont ordonnées et structurées selon une configuration précise et définie à l’avance. Reich est attaché à la construction même du morceau qu’il souhaite faire transparaître dans sa pièce. L’imprévisible et le hasard n’ont pas leur place dans sa démarche. Il refuse également toute interprétation de sa musique comme hypnotique et conteste l’idée de « transe musique » qu’il juge péjoratif. Pour lui, l’écoute doit être, au contraire, attentive et concentrée, afin de capter la structure de la pièce et sa complexité.

« A lulling into unconsciousness would be the worst possible result. What I hope my music summons up in more attention to detail. »

Steve Reich, Music as a Gradual Process

Steve Reich – UC Berkeley University, 1970

Le « minimalisme répétitif » est également marqué par l’apport nouveau de pulsations et de battements réguliers au cœur de la mélodie. Steve Reich, va même plus loin en les plaçant au cœur de sa composition. Batteur de formation, il traduit sa passion dans ses morceaux. En effet, cet engouement pour les percussions est très largement ressenti dans ses œuvres, à grand renfort de tambours et xylophones. Or, pour faire le parallèle avec notre sujet, la sensibilité des amateurs de minimal vient également de cette inclination pour cette famille d’instruments. J’ai pu l’observer à plusieurs reprises. Tout d’abord ayant moi-même reçu une première formation dans ce registre, c’est spontanément que je me suis tourné vers cette filiation musicale. J’ai donc toujours été plus sensible à ce répertoire et davantage après l’avoir expérimenté. Ce qui me pousserait à établir un lien entre les passionnés de minimal et un certain penchant instinctif pour les percussions.
Un concert en plein air auquel j’ai assisté il y a deux ans a confirmé ce constat. En effet alors que certain(E)s se concentraient sur les paroles ou la voix de la chanteuse, d’autres semblaient focalisés sur la mélodie de la guitare et de la basse. Mais tous mes partenaires musicaux, sans exception, étaient obnubilés par le matraquage des baguettes sur les toms et le grondement de la grosse caisse. Aucune hiérarchie n’est ici exposée entre ces familles d’instruments, simplement le lien entre la musique minimale et une certaine prédisposition pour les percussions. Dans le cas d’artistes comme Cabanne, formés par d’autres instruments tel que la guitare, l’omniprésence des percussions dans leur composition, proviendrait plutôt d’une révélation plus tardive pour la techno dans les années 90.

L’influence des cultures extra-occidentales.

La Monte Young à la tampoura et Pran Nath au chant

La musique indienne, notamment, inspire les artistes dans leur recherche de longueur et de tenue des notes. La Monte Young est particulièrement marqué par la découverte d’un instrument, la tampoura, qu’il expérimente auprès du célèbre chanteur et professeur indien Pandit Pran Nath, avec lequel collaborera également Riley sur Music from Mills en 1986. Bien qu’assez sommaire dans sa constitution et facile d’utilisation – deux doigts seulement effleurent les cordes -, ce luth* est omniprésent et essentiel dans la musique indienne. Les vibrations forment un accord long et continu autour duquel se greffe la mélodie des autres instruments, c’est pourquoi on lui attribue le rôle de bourdon d’accompagnement.
C’est auprès du célèbre musicien Ravi Shankar que Philip Glass découvre, lui, la musique indienne. Ce dernier lui enseigne le principe d’accumulation, c’est-à-dire comment à partir de petites unités musicales en former de plus grandes.

La musique africaine quant à elle, déteint sur les sonorités et l’introduction des percussions dans les morceaux. Après avoir étudié de près le livre Studies in African Music d’Arthur Morris Jones, Steve Reich décide de partir au Ghana à la recherche d’aspirations nouvelles. Il y découvre une culture en complète adéquation avec sa philosophie, aux battements rythmés et à la structure complexe. Après s’être imprégné des pratiques locales, il crée le morceau Drumming dès son retour en 1971. Pour comprendre et retranscrire au mieux les intentions du compositeur, certains de ses musiciens s’inspirent à leur tour de cet élan en étudiant des instruments comme les tambours africains.

Sur le même registre, il compose Clapping Music en 1972. Cette pièce, paroxysme du minimalisme, repose sur le battement des mains de deux personnes, sans aucun instrument d’accompagnement. Reich empreinte cette fois son initiative aux claquements des « palmas » du flamenco d’Amérique latine.

Après cette période, Steve Reich, influencé par la culture javanaise, développe davantage la structure de ses œuvres et complexifie encore son approche. Le nombre d’instruments s’accroit, la technique s’enrichit et la mélodie s’affirme dans une écriture plus harmonique. Sa pièce majeure Music for 18 Musicians en 1976 marque bien cette transition du compositeur vers un minimalisme « mature ». Toujours marqué par le magnétisme des percussions, Reich se fascine pour le gamelan balinais. Dans cet ensemble instrumental, le xylophone, le tambour et le métallophone s’accompagnent de cordes, comme dans sa pièce. Après ses premières impulsions africaines, il puise cette fois son inspiration en Indonésie.

Cette première base musicale établie, de nombreux artistes s’en sont ensuite beaucoup inspirés pour créer leur propre style et établir de nouveaux courants.
Toutes ses interprétations distinctes de la musique minimaliste sont autant de possibilités de racines différentes desquelles partir pour les compositeurs actuels.

Adrien Bletton

LIRE LA SUITE >>>

*afin de comprendre mieux la culture du luth, je vous invite à vous imprégner de ce récit.
Passage en question : 3’46

Laisser un commentaire